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Sacred Sea - Artist interview
“Dicotyléd’ondes”, l’émission qui parle de plantes sur Radio Galère
Il y a plein de mondes oubliés dans nos vies, dans nos villes. Celui des plantes en fait partie. Pourtant, le végétal, c’est ce qu’on mange, ce qui nous soigne parfois, nos fringues et nos charpentes aussi. Des remèdes de grands-mères à nos âmes populaires, c’est aussi ce qui vient chatouiller nos sens, qui fait qu’on se sent vivant.e.s et vivaces.
Cette émission ne parle pas que de la plante verte dans ton salon. Elle part à la rencontre des liens qu’on tisse (ou pas) avec les fleurs, les arbres et les brins d’herbe. Elle questionne nos usages et nos représentations, interroge aussi la transmission de ces savoirs et la construction de nos imaginaires, de notre relation au sauvage et au commun.
Site Web de l’émission: https://radiogalere.org/emission/dicotyledondes
Comment vous présenteriez-vous toutes les deux, à la croisée de l’art, de l’ethnobotanique et du sensible ?
Dicoty: On a toutes les deux un parcours qui chemine entre les sciences sociales, la médiation culturelle et la création audiovisuelle, et on mène beaucoup d’ateliers : la transmission est un élément important de nos pratiques professionnelles. Par ailleurs, on a toutes les deux des liens forts au végétal et à la nature, et c’est pour essayer de mieux comprendre ou renouer ces liens qu’on a suivi un DU d’ethnobotanique à Grenoble.
Comment l’idée de créer l’émission est apparue?
Dicoty: Lorsque l’on s’est rencontrées, nous avions toutes les deux une pratique sonore. De retour à Marseille, après deux semaines de formation d’un DU en ethnobotanique, nous nous sommes retrouvées à un apéromix de Radio Galère où l’envie est née.
Le lundi suivant, nous sommes allées présenter le projet de l’émission au CA de Radio Galère qui l’a accepté ! Depuis ce jour, chaque mois, nous produisons une émission autour de nos rapports au végétal !
Quelle plante ou quel paysage vous accompagne depuis l’enfance ?
Clem : la gentiane et la pivoine. Les deux me rappellent ma grand-mère.
Nina : le lilas et la forêt.
Comment Marseille et ses friches, ses collines, ses plantes sauvages nourrissent-ils votre regard aujourd’hui ?
Ici, il est facile d’aller se balader en fin de journée dans les calanques, regarder la flore méditerranéenne et la contempler. Le paysage méditerranéeen est très sec et n’est pas du tout notre préféré. On s’en lasse assez vite à vrai dire. Même si toutes ces petites plantes ravissent nos papilles. Elles poussent souvent avec assez peu d'éléments organiques autour d’elles et ça, c’est assez fascinant. Comprendre comment la vie peut se fixer et se développer dans des endroits qui a priori semblent inappropriés.
Vous parlez souvent des liens que nous avons perdus avec les plantes. Selon vous, qu’est-ce que nos sociétés modernes ont oublié du végétal ?
On le dit dans la présentation de l’émission : le végétal est partout, dans nos maisons, nos vêtements, nos assiettes, nos salles de bain, nos trousses à pharmacie, dans ce qu’on fume, ce qu’on boit… Pourtant, on a perdu le lien avec les plantes, la considération du vivant, cet attachement au végétal. On oublie qu’elles sont partout autour de nous, transformées mais essentielles à notre quotidien. C’est ce qu’on avait envie d’explorer en se lançant dans l’aventure de l’émission mensuelle avec l’idée de remettre la plante et nos liens avec elle au centre de nos préoccupations.
Est-ce qu’apprendre à reconnaître les plantes a changé notre manière d’habiter un lieu ?
On pourrait dire oui ! Quand tu commences à éveiller ton regard à cela, tu t'aperçois que beaucoup de choses se retrouvent de part et d'autre des régions. Ça permet de se renseigner sur le milieu que l’on traverse. Et l’on peut dire que l’on se sent un peu “accompagnées” dans les ballades quand on les reconnait.
Quelles transmissions vous ont le plus marquées dans votre parcours ? Des grands-mères, des livres, des rencontres, des gestes ?
Ce sont souvent des figures familiales féminines qui nous ont d’abord ouvert les yeux sur les plantes et transmis les premiers savoirs, notre mère, notre grand-mère. Puis, on s’est formées au fil de nos parcours, on a fait des rencontres et des expériences qui nous ont marquées, découvert d’autres façons de se lier avec les plantes, d’autres usages agricoles ou artisanaux qui nous ont passionnées et ont transformé nos approches du végétal.
Pensez-vous que certaines plantes portent encore des mémoires populaires ou spirituelles ?
Bien sûr, il serait difficile de dire le contraire. Le végétal a inspiré différents imaginaires et manières de se lier au monde vivant.
La plupart des plantes utilisées en pharmacopée ou plus largement, en thérapeutique sont l’héritage d’un apprentissage collectif envers celles-ci.
Par exemple, l’arnica est répandu pour traiter les traumatismes et les contusions physiques. Pourtant cette plante est en souffrance sur des stations de pousse dites “spontanées” soit non cultivés. Victime de sa mémoire populaire, elle se trouve en saturation de cueillette. D’autres plantes, moins connues, portent pourtant des vertues proches de celle de l’arnica et pourraient la “remplacer” dans les usages que l’on en fait.
Que signifie pour vous le mot “sauvage” aujourd’hui ?
Il ne veut rien dire, il est chargé d’un contexte historique et politique fâcheux pour les humains et je ne suis pas sûre qu’il soit plus pertinent à utiliser pour le monde végétal.
Les plantes spontanées des villes — celles qu’on appelle parfois “mauvaises herbes” — racontent-elles quelque chose de notre rapport au vivant ?
Et oui ! Elles racontent énormément. Surtout qu’elles indiquent une similitude entre les différentes villes de France par exemple. C’est-à-dire qu’elles permettent d’évaluer les conditions du milieu pour qu’elles poussent ce qui signifie que ces conditions urbaines ou des grandes métropoles sont sensiblement les mêmes dans des régions au climat à priori différent. C'est un indicateur des changements climatiques en cours.
De plus, beaucoup sont comestibles mais assez méconnus des urbain.e.s. Et l’environnement est si pollué que l’on ne peut pas vraiment en faire usage !
Comment votre pratique artistique dialogue-t-elle avec le monde végétal ?
Notre pratique artistique commune est la pratique sonore. Aujourd’hui, elle nous permet d’aller à la rencontre de différentes personnes qui ont un lien plus ou moins proche avec le végétal. Le son nous sert de média de transmission et de rencontre avant tout.
Quand vous travaillez avec des plantes, est-ce que vous avez parfois l’impression de collaborer avec elles plutôt que de simplement les observer ?
A ce jour, on travaille plutôt avec des gens qu’avec des plantes ! Mais quand on donne la parole à une cueilleuse, un luthier, une vannière, ce qu’on récolte, ce sont des voix qui parlent de leurs rapports intimes à la plante, de compagnonnage, de gratitude et d’une étroite collaboration.
Comment percevez-vous la relation entre Marseille et son paysage végétal ? Y a-t-il des plantes méditerranéennes qui incarnent particulièrement une forme de résilience ?
Marseille est une ville très minérale où la végétation est rase et peu développée. Je ne saurai pas dire quelle espèce est résiliente ou ne l’est pas. Peut-être qu’on peut dire que toutes les plantes qui poussent dans des villes, et qui plus est en Méditerranée, sont résilientes, et vont devoir l’être plus encore.
Est-ce que vous pensez que les plantes communiquent avec nous ? Avez-vous déjà vécu une expérience végétale difficile à expliquer rationnellement ?
On ne peut pas nier la dimension très affective de nos rapports au végétal : on a des plantes qui nous consolent, certaines qui sont des rendez-vous importants dans l’année, qui nous aident à nous projeter, nous plongent dans nos souvenirs, nous rassurent, nous consolent … C’est évidemment intime et lié à nos parcours, et sûrement aussi aux énergies qu’elles dégagent.
Quels mondes invisibles les plantes nous aident-elles à percevoir ?
Elles nous aident à lire le paysage, à comprendre un territoire, et c’est énorme ! Elles donnent les clés de compréhension de son histoire, de ses usages, de la composition des sols … Elles peuvent raconter le feu, la pollution, les pratiques pastorales ou agricoles … Si elles pouvaient parler, elles auraient beaucoup de choses à dire !
Quels savoirs autour des plantes aimeriez-vous voir renaître aujourd’hui ?
L’ensemble des savoirs ! Mais peut-être déjà les démocratiser, rendre ce savoir accessible au plus grand nombre et à bas prix.
Les savoirs autour des plantes comestibles et des plantes qui se trouvent dans notre environnement proche afin de changer l’attention et notre lien à notre environnement proche.
Pensez-vous que renouer avec le végétal peut transformer notre manière de faire société ?
Notre manière de faire société est mal barrée ! Bien sûr, le monde irait mieux si on faisait davantage attention au vivant, mais dans l’ordre des priorités, nous plaçons les peuples avant les plantes. Aujourd’hui, le végétal est saccagé dans les guerres : les banques de semences sont détruites, les terres agricoles brûlées, les champs bombardés de pesticides, parce qu’il est aussi essentiel à l’autodétermination des peuples.
Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir aujourd’hui dans notre relation au vivant ?
Pas grand-chose ! Blague à part, le vivant montre une forme de résilience et d’adaptation aux changements. Il ne peut pas absorber tous les changements mais il fait de son mieux. Par analogie, il en sera de même pour l’espèce humaine et les changements climatiques à venir.
Si les plantes de Marseille avaient une voix, que diraient-elles aujourd’hui ?
Qu’elles ont trop chaud !
Quelle plante ressemble le plus à votre manière d’être au monde ?
En ce moment, ce serait un pissenlit pour Nina qui dit : “ je ne me sens pas très ancrée”.
Et pour ma part, je prendrai le contre-pied de l’aubépine. Cet arbuste qui calme le stress et apaise les battements de cœur trop intenses et rapides.