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Sacred Sea - Artist interview
Exposition “Faussement Anodine” par Iris Le Fur
Iris Le Fur - Plasticienne sonore, docteure en arts sonores
L’exposition Faussement Anodines, menée entre 2023 et 2025, présente une série d’aquarelles sur papier de formats différents réinterprétant la flore des bords de sentiers dans les paysages de Savoie à la frontière italienne sur les hauteurs de Bourg-Saint-Maurice entre 2300 et 3000 mètres ainsi que les collines de Saint Rémy de Provence. Les chaines de montagnes ont été parcourues par Iris LE FUR durant les mois de juillet à septembre, seules périodes où elles sont accessibles et non enneigées. Les collines quand elles ont été parcourues au printemps suivant les pâturages des troupeaux de brebis.
Dans un travail de prises de vues photographiques, de prises de son, compositions sonores, de croquis et d’aquarelles, l’artiste a procédé à un relevé minutieux et émotionnel des lieux. Ce projet s’est réalisé en parallèle à des recherches et des questionnements sur le féminin et l’intime, ce qui a conduit à la réalisation de cette production visuelle à double lecture.
Exposition disponible jusqu’au 8 avril 2026 à La Mareschale à Aix-en-Provence.
Comment te décrirais-tu en tant qu’artiste ?
Iris Le Fur : Je me décrirais comme une personne entièrement dans sa création qui doit gérer une multitude d'idées à la seconde et qui donne avant tout comme objectif le plaisir de partager avec les différents artistes avec qui je travaille. Je dis toujours que si on prend du plaisir, le public sera au rendez-vous!
Peux-tu nous présenter cette série de tableaux que tu exposes et ce qui se cache derrière le titre?
Iris Le Fur : Cette série de tableaux pour l’exposition faussement anodine est un travail que j’ai commencé en 2023 qui a déjà été exposé à la galerie Pail Chez Anne à l’Estaque. J’avais à cœur de continuer cette série qui propose des grandes aquarelles, représentant tout d’abord Des Fleurs de bord de chemin et en réserve des corps féminins. La réserve c’est cette partie blanche du papier qui est laissé sans aquarelle et qui laisse deviner les contours de pieds d’épaule, de mains, de visage. Il s’agit de traduire plastiquement les pensées féminines, ces petits issus de conversation avec soi-même qui défile dans l’intimité d’un instant et qui sont le terreau de notre féminité de notre intimité. Entre fragilité et femmes amazones une multitude de contrastes se met à jour dans ses interstices avec soi-même, que j’essaye de capter à travers des taches de couleur. J’ai choisi les fleurs des bords de chemin car , comme ses pensées, elles paraissent anodines sans grande utilité alors qu’elles sont indispensables à tout un équilibre.
Quel est ton processus de création en général ? Quelle place laisse-tu à l’intuition dans ton processus ?
Iris Le Fur : Pour cette création, j’avais carte libre, et c’était en me baladant dans les différents lieux que j’arpente avec mon compagnon berger, que je me suis heurtée à cette idée des fleurs des bords de chemin. Fragiles, simples et à la fois splendides, je les ai croisées au regard des pensées féminines, un travail qui fait partie de ma pratique depuis plusieurs années.
Une fois qu’il y a un pressentiment, tout l’enjeu est de trouver comment plastiquement retranscrire cette sensation première. Un grand travail d’archéologue des émotions se met en place à travers une pratique photographique, des prises de notes, des croquis, compositions sonores, de la poésie. Il y a tout un mariage d’éléments plastiques et d’émotions qui se tisse et qu’il faut arriver à coordonner. Cela bouillonne souvent pendant un moment! Puis tout à coup un équilibre prend forme! Il y a comme une évidence qu’il faut capter et stabiliser. Une fois que j’ai trouvé le moyen de transcrire cette multitude d’émotions et de pensées, je rentre dans un travail de production intense où je cherche comment renouveler le procédé plastique. Je ne dois jamais tomber dans « le système » convenu et répétitif. C’est l’artiste François Aubrun qui m’a expliqué cette singularité lorsque j’ai eu la chance de le rencontrer dans son atelier à Aix-en-Provence. Ne jamais tomber dans le système, m’avait-il dit.
Je considère donc qu’il n’y a pas « une » bonne idée. Il y a une série de pensées qui remettent en cause de manière cyclique mon travail, pour garder cette fraîcheur dans chaque production. Une aquarelle est une émotion singulière que l’on touche du doigt, une évidence qui se révèle et nous échappe à la fois.
Comment ton travail visuel et sonore se nourrissent-ils l’un l’autre ? Est-ce que tu “peins comme tu écoutes” ou “composes comme tu regardes” ?
Iris Le Fur : Mon travail visuel et sonore est en perpétuelle interaction. C’est une pensée synesthésique. Lorsque je joue des sons immédiatement les images, les formes, les couleurs arrivent et inversement. Quand je peint, les sons les rythmes sont dans ma tête. Tout est en correspondance perpétuelle. Il a fallu du temps pour mettre en place une pratique dans le travail qui puisse me permettre d’alterner entre la production visuelle et la production sonore. J’ai mis en place mon atelier avec aussi bien mon matériel de peinture, de dessin, de modelage, de Papier Végétal, que mes instruments de musique, le piano, la harpe, les instruments à percussions, les flûtes et le violon bien sûr. Il faut que tout soit présent pour qu’au moment précis où j’en ai besoin, il y ai le moins de contraintes pratiques pour faire place à la pensée qui surgit.
Le son est-il présent dans l’exposition ou suggéré dans les images ?
Iris Le Fur : Toutes les compositions sonores sont prévues pour être perçue en même temps que les aquarelles. Pour le vernissage, je propose à chaque fois un concert où les pistes sont sont interprété en live. Mes créations sont faites pour faire l’expérience de l’interaction entre nos perceptions visuelles et nos perceptions auditives. Ce que nous voyons influe sur ce que nous entendons et inversement. C’est cet aller-retour qui est expérimenté dans ma pratique: comment les images se développent dans notre pensée à travers les sons, et comment les sons s’harmonisent singulièrement au regard des formes et des couleurs en présence.
Partition graphique pour le concert de vernissage de l’exposition le 28 février 2026.
Iris Le Fur en live avec l’artiste Wild Anima.
Quelle relation souhaites-tu créer entre les différentes œuvres ?
Iris Le Fur : Les différentes aquarelles se lisent dans le sens que l’on souhaite en fonction de chacun. La juxtaposition de toutes ses pensées et perceptions sensorielles permettent de créer une atmosphère dans laquelle le public s’immerge.
Quelle est la place du corps (le tien ou celui du spectateur) dans ton travail ?
Iris Le Fur : Le corps et le terreau de nos ressentis. Il est bien sûr le premier moyen que j’ai d’expérimenter le monde et les relations que j’ai à ce monde. Évidemment mon expérience reste personnelle et tout l’enjeu dans mon travail plastique est de traverser ces notions en partant du personnel pour aller vers un tour universel. Mon objectif est de tisser des liens qui puissent toucher tout un chacun. Mon corps me permet d’entrevoir ce qui me paraît intéressant à mettre en lumière, ce qui parait anodin alors qu’il touche à l’essentiel. Dans la production que ce soit mon corps photographié ou le corps de modèles, c’est un vecteur émotionnel avant tout. Les différentes attitudes, la façon de positionner le corps sur lui-même, me permet de créer un langage qui traduit ma pensée. C’est un langage. Ainsi, les positions qui sont suggérées dialoguent avec l’expérience que chacun a avec son propre corps et sa propre histoire.
Est-ce que tu cherches à traduire quelque chose d’invisible ?
Iris Le Fur : Évidemment, l’invisible et pour moi, ce qui m’aimait le plus. Car ce qui est caché souvent l’essentiel. Il est là sous nos yeux présent à tout moment, notre attention l’évite. C’est lorsque l’évidence croise l’inattendue que mon attention s’aiguise et m’indique que c’est le lieu de quelque chose de particulièrement intéressant.
Quelles influences (artistiques ou non) nourrissent ton travail?
Iris Le Fur : J’apprécie énormément le travail de la plasticienne égyptienne Ghana Amer qui explore la pratique du tissage interrogeant la sexualité féminine. Le plasticien sonore Zimoun est aussi une production qui m’interpelle particulièrement.
Y a-t-il des lieux, des souvenirs ou des états qui l’ont marqué?
Iris Le Fur : Je suis marquée par les paysages que je découvre lorsque j’ai la chance de suivre mon compagnon dans les collines des Albilles, en Savoie ou Haute Savoie. J’aime particulièrement cet état, ce lâcher prise.
Qu’est-ce qui te semble “vivant” ou en mouvement dans ta pratique aujourd’hui ?
Iris Le Fur : Ce qui est vivant avant tout c’est ma pensée!
En lien avec la Journée internationale des droits des femmes, quelles femmes — artistes, ancêtres, figures visibles ou invisibles — t’accompagnent dans ton travail ?
Iris Le Fur : Des femmes artistes il y en a tellement d’exceptionnelles ! Je vous parlerais de Elisabeth Jaquet de la Guerre, grande compositrice française pour le clavecin et première femme à avoir composé un opéra en France. Mais encore Nina Simone, Vigee le Brun, Sonia Delaunay, Etta James, France Gall, Anne Sylvestre, Michèle Sylvander. Et bien d’autres!
À propos de l'artiste :
“Je crée comme j'arpente les sentiers.”
Artiste plasticienne sonore Iris Le Fur expérimente les interactions entre les perceptions visuelles et auditives à travers une pratique multidisciplinaire.
Ses recherches en tant que Docteure en Arts Sonore au sein du laboratoire CRILLASH lui permets d'aller à la rencontre d'artistes et d'analyser les nouvelles pratiques plastiques émergeantes.
CRILLASHE : Centre de Recherche Interdisciplinaire en Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines
Site Web d’iris: https://www.irislefur.com