LOVE LETTER

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Sacred Sea - Artist interview

“LOVE LETTER” de Marie Goldflake en collaboration avec Mohammed A. Nateel

Love Letter est un projet audivisuel à paraître, né de la collaboration entre l’autrice-compositrice-interprète Marie Goldflake et le photographe Mohammed A. Nateel. Créé entre les côtes de Bretagne et Gaza, ce projet tisse un dialogue entre musique, photographie, poésie, mémoire et amitié, à travers la distance et la guerre.

La chanson a été écrite par Marie Goldflake et s’est construite au fil d’un échange continu avec Mohammed Nateel. Le clip, réalisé par l’artiste Thomas James, mêle les images de Mohammed tournées à Gaza à des séquences filmées sur les côtes bretonnes, créant une conversation visuelle entre deux rivages unis par la mémoire, la perte, la résilience et l’espoir.

Bien que la chanson et le clip ne soient pas encore sortis, le projet a déjà commencé à prendre forme à travers différents échanges artistiques. En juin 2026, Mohammed a présenté à Londres une exposition photographique explorant les liens entre mémoire, déplacement, Gaza et sa nouvelle vie en exil. Nombre des thèmes qui traversent Love Letter — la distance, le souvenir, la résilience et les liens humains — étaient déjà au cœur de ce travail.

Né d’un dialogue continu entre les deux artistes, Love Letter s’est construit à partir de messages échangés au-delà des frontières pendant la guerre à Gaza. À travers la musique, la photographie, la poésie et le cinéma, le projet cherche à relier deux rives et à créer un espace où la compassion peut circuler au-delà des frontières géographiques.

Dans cette conversation, Marie Goldflake et Mohammed A. Nateel reviennent sur leurs parcours respectifs, sur le rôle de l’art face à la violence et à l’exil, et sur la manière dont un simple échange de messages s’est transformé en une œuvre qui affirme notre humanité commune.


Marie Goldflake

Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours artistique ? Comment la musique est-elle devenue ta manière d’aborder les questions de paix, de justice et de lien humain ?

Marie Goldflake: Je vis près de l’océan, sur la côte ouest, avec mes deux enfants et mon mari, qui est également musicien. J’écris des chansons depuis l’enfance. Pendant longtemps, j’ai cru que ma voix n’était pas assez belle, alors je me suis cachée. Pourtant, la musique a toujours été là. À seize ans, j’ai rejoint une chorale sans rien connaître au solfège et, quelques mois plus tard, je chantais le Requiem de Mozart à Paris.

Parallèlement à la musique, j’ai toujours été attirée par la justice. Je voulais, d’une manière ou d’une autre, contribuer à réparer le monde : d’abord en devenant vétérinaire, puis avocate, puis journaliste dans des zones de conflit. Les rencontres que j’ai faites avec des communautés tibétaines en exil ainsi que les enseignements du Dalaï-Lama ont profondément marqué mon parcours. Ils m’ont appris que la paix commence dans le cœur. Avec le temps, ma quête de vérité, de justice et de dignité humaine est devenue indissociable de ma musique.

Love Letter a été créé entre la Bretagne et Gaza, entre deux rivages confrontés à des réalités très différentes. Comment ces paysages éloignés ont-ils commencé à dialoguer l’un avec l’autre ?

Marie: Le 14 février 2024, j’ai envoyé un message à Mohammed pour lui dire à quel point j’admirais son travail. À l’époque, je passais une grande partie de ma vie à essayer de comprendre ce qui se passait à Gaza, au-delà des récits présentés dans les médias. Au fur et à mesure que nos conversations s’approfondissaient, la distance a disparu. La mer était la même mer. Nos rivages me semblaient reliés. Je me suis retrouvée à vivre entre deux réalités à la fois, incapable de continuer à vivre comme si ce dont j’étais témoin à travers mes amis de Gaza n’existait que quelque part très loin.

Image: Thomas James

Pourquoi l'image de la lettre a-t-elle pris une place si centrale dans ce projet ?

Marie: Car envoyer des messages à des amis pris au piège à Gaza est devenu au cœur de ma vie.

Les lettres ne parviennent pas facilement à Gaza. Nos lettres sont donc devenues numériques : messages, notes vocales, conversations. À travers ces échanges, on plonge dans le quotidien d’une autre personne. On entend les drones, les bombardements, la peur, l’attente. Mohammed a partagé sa vie avec une générosité extraordinaire.

Une lettre est devenue un symbole de lien, d’intimité et d’attention, malgré des distances insurmontables.

Le titre « Love Letter » évoque l'amour, mais il s'inscrit dans un contexte marqué par une immense perte. Que signifie pour toi l'amour dans cette œuvre ?

Marie:  L’amour, c’est ce que l’oppresseur tente de détruire. Ce qu’il tente de voler. C’est la Résistance. Aimer quelqu’un à Gaza est absolument terrifiant. Sa vie peut lui être enlevée à tout moment. Le monde entier veut oublier Gaza parce que c’est trop dangereux. Trop dangereux d’aimer. Trop difficile d’affronter nos propres décombres, notre propre responsabilité. (Trop compliqué pour s’y atteler. Pour mener à bien des projets.) La souffrance est si intense que très peu de gens sont prêts à l’accueillir dans leur vie. Avec attention, humilité, espace et douceur. Le régime israélien veut isoler complètement la population de Gaza afin de pouvoir commettre ses crimes à sa guise. L’amour est un lien. L’amour est lumière. L’amour est Dieu. 

Ce projet a-t-il changé ta conception de la compassion ?

Marie: C’est la Palestine qui a changé ma conception de la compassion.

J’ai appris que la compassion n’est pas seulement un sentiment. La compassion exige de l’action. Elle nous demande de nous mobiliser, d’écouter, de soutenir les autres tout en restant ancrés en nous-mêmes. C’est une pratique qui requiert du courage et de l’honnêteté.

Image: Thomas James

Mohammed A. Nateel

Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours en tant que photographe ? Qu'est-ce qui vous a d'abord attiré vers la photographie ?

Mohammed Nateel: Mon parcours de photographe a commencé dès l’enfance, lorsque mon père m’a autorisé pour la première fois à prendre une photo avec un vieil appareil argentique. La photographie faisait partie intégrante de la documentation de notre vie familiale. Elle est restée un loisir pendant de nombreuses années, mais mes études et les responsabilités de la vie m’en ont progressivement éloigné. J’ai suivi des études de gestion d’entreprise, et mon premier emploi a été celui de coordinateur de la formation au sein d’une organisation humanitaire. Par la suite, j’ai travaillé pendant de nombreuses années dans des programmes et projets de protection de l’enfance.

À cette époque, la photographie était avant tout un moyen de documentation et une activité profondément personnelle. Mon frère, Youssef, travaillait sur le film Gaza Graph, qui retrace la vie des photographes à Gaza et explore les origines de la photographie en tant que métier et forme d’art dans cette ville. Ce film était à la fois un récit historique et un projet de recherche, commençant par Kegham, le photographe arménien venu en Palestine.

Alors que Youssef réalisait le film, il m’a invité à rejoindre l’équipe. J’ai remarqué qu’il y avait un appareil photo que personne n’utilisait, alors j’ai commencé à photographier les lieux, l’équipe, et à filmer des séquences spontanées. L’histoire de Kegham m’a profondément marqué. Je n’ai cessé de demander à Youssef de me laisser participer aux prochains tournages, et petit à petit, à force d’expérimentation et de pratique, j’ai beaucoup appris.

Finalement, j’ai décidé de quitter mon emploi pour me consacrer entièrement à la photographie et à la réalisation. Je considère Kegham comme ma première source d’inspiration. Vivre son histoire à travers le film de mon frère et découvrir comment il avait documenté Gaza et ses habitants a semé une graine au plus profond de moi. Cela m’a poussé à documenter ma ville de manière instinctive, et au fil du temps, l’appareil photo est devenu une partie intégrante de moi-même.

Image: Mohammed A. Nateel

Avant de devenir photojournaliste, quel était ton rapport à la photographie ?

Mohammed: Mes photos sont centrées sur la vie quotidienne, la beauté de la ville, des histoires personnelles, des groupes de musique, la campagne environnante et le littoral. Le photojournalisme n’est entré dans ma vie que bien plus tard. À bien des égards, j’y ai été poussé en raison de la pénurie de photographes pendant une période critique de la guerre.

Même au sein du photojournalisme, j’ai toujours été attiré par les histoires humaines plutôt que par le simple compte rendu de l’actualité. Je suis resté proche des gens, tout comme j’étais autrefois resté proche de la beauté de la ville avant la guerre.

Qu'est-ce qui te permet de t’exprimer à travers l'appareil photo, là où les mots ne suffisent pas ?

Mohammed: L'appareil photo, c'est ma voix. La photographie, c'est mon langage. Quand je veux m'exprimer, je prends des photos. Pour moi, une image, c'est une voix, un sentiment et une expérience. Pendant la guerre, la photographie était ma voix. Avant la guerre, la photographie était ma voix. Et ici, à Londres, la photographie est toujours ma voix.

Image: Mohammed A. Nateel

Y a-t-il une photo que vous n’avez jamais prise, mais qui vit toujours en vous ?

Mohammed: Je vois chaque instant comme un cadre, comme une photo. L’image que j’aurais aimé prendre est celle de notre maison, dans le nord de Gaza, avant que nous soyons déplacés au cours des premiers jours de la guerre. Quand j’y suis finalement retourné, je l’ai photographiée en ruines.

Tes photos dégagent souvent une profonde dimension humaine, au-delà du simple aspect documentaire. Que recherches-tu lorsque tu cadre une image ?

Mohammed: Je suis très sensible aux émotions des gens. Je peux paraître serein en apparence, mais intérieurement, je ressens profondément à la fois la joie et la tristesse des personnes. L’espace d’un instant, je fais partie intégrante de la scène qui se déroule devant moi et je m’y immerge. L’appareil photo devient le prolongement de mon regard. Tout ce que je ressens et perçois à cet instant-là s’inscrit dans l’image.

Quel rôle jouent les émotions dans ton travail ?

Mohammed: Un photographe, c’est l’émotion. Un photographe est un artiste, et les artistes ressentent souvent les émotions avec plus d’intensité. Quand j’ai quitté Gaza, je ne suis pas parti seul : j’emportais en moi toutes les histoires que j’avais documentées. Pendant une année entière, ma mission a consisté à consigner et à témoigner de ces histoires au quotidien.

Le plus difficile a été de continuer à vivre tout en portant toutes ces histoires en moi. C’est difficile à oublier, car je suis humain. Aujourd’hui, j’essaie de me construire une nouvelle vie et de créer de nouveaux souvenirs suffisamment forts pour coexister avec le poids émotionnel du passé.

Image: Mohammed A. Nateel

Penses-tu que les photos puissent véhiculer des souvenirs de la même manière que les lettres ?

Mohammed: Une photo vaut mieux qu’un million de lettres. La photographie est plus forte et plus authentique. C’est à la fois une archive et un souvenir.

Qu'est-ce qui fait qu'une photographie reste gravée dans notre mémoire longtemps après l'avoir vue ?

Mohammed: Parce qu'une photographie est une histoire, et que les histoires perdurent. Une photographie se compose de nombreux éléments, et lorsque ceux-ci s'assemblent harmonieusement, l'image devient intemporelle.

Ton exposition explore les similitudes entre Londres et Gaza. Quels liens inattendus as-tu découverts entre ces deux lieux ?

Mohammed: L’exposition a évolué au fil du temps. Pour moi, elle est devenue une tentative permanente de guérir de l’expérience traumatisante que j’ai vécue pendant le génocide. En tant que photographe axé sur les histoires humaines, j’avais besoin d’un espace où je pourrais assimiler cette expérience et m’en remettre.

À l’origine, l’exposition était destinée à retracer mon parcours : de Gaza avant la guerre, en passant par la guerre elle-même, jusqu’à Londres. Mais la mémoire s’est avérée plus forte qu’un récit chronologique. Le traumatisme s’est avéré plus fort que la narration historique.

Alors que je photographiais Londres, des scènes de Gaza me revenaient sans cesse à l’esprit. Le va-et-vient des gens et les rues touristiques bondées me rappelaient les personnes à la recherche de nourriture pendant la famine à Gaza. Certaines images me rappelaient de beaux souvenirs ; d’autres me faisaient revivre des moments douloureux que j’avais vécus dans ma ville.

Que révèlent ces deux villes, en apparence si différentes, l’une sur l’autre ? Quels échanges espères-tu voir naître de leur mise en parallèle ?

Mohammed: Pour faire simple, le temps est un bien commun. Alors que certaines villes vivent en paix, d’autres sont en proie à la guerre et aux conflits. Tandis qu’une personne se couche le ventre plein, une autre s’endort le ventre vide.

Image: Mohammed A. Nateel

Comment as-tu découvert la musique de Marie et son projet « Love Letter » ?

Mohammed: J’ai découvert la musique de Marie pendant la guerre. Elle prenait régulièrement de mes nouvelles et me demandait comment j’allais. Je décris souvent Marie comme un ange gardien qui n’a cessé de me tendre la main, jour après jour, tout au long de cette période.

Quand elle m’a parlé de « Love Letter », j’ai eu l’impression que quelqu’un allait enfin exprimer ce que je portais en moi.

Qu’as-tu ressenti en voyant tes images entremêlées d’images de Bretagne ?

Mohammed: Grâce à la voix de Marie et à ces images, l’œuvre m’a semblé aboutie. Cela m’a donné le sentiment que Gaza n’était pas seule. J’avais l’impression que, sur la rive opposée à Gaza, il y avait un monde prêt à construire un pont et à tendre la main à ma ville — tout comme Marie m’avait tendu la main.

Quelles émotions as-tu ressenties lorsque tu as découvert l’œuvre achevée pour la première fois ?

Mohammed: Honnêtement, de la tristesse au début. Cela m’a ramené à Gaza et à la brutalité du génocide.

Image: Thomas James

Le film suggère que la distance peut s’effacer face aux sentiments humains. Cela correspond-il à ton expérience ?

Mohammed: Tout à fait. Comme je l’ai dit, Marie a été mon ange gardien pendant la guerre.

Marie décrit ce projet comme « la lettre d’amour que les Gazaouis n’ont jamais reçue ». Que t’évoque l’idée d’une lettre ?

Mohammed: Les habitants de Gaza ont besoin de ressentir la même attention et la même compassion que Marie m’a témoignées pendant la guerre et à travers ce projet. Ils ont besoin de sentir que quelqu’un les soutient, se tient à leurs côtés et leur rappelle qu’ils ne sont pas seuls. Nous avons connu un sentiment d’abandon qu’aucun peuple ne devrait jamais avoir à endurer, et je ne le souhaiterais à personne.

Selon toi, quel rôle l’art peut-il jouer en période de déplacement et d’incertitude ?

Mohammed: L’art est une bouée de sauvetage. C’est un remède temporaire qui nous aide à survivre aux moments de traumatisme.

Image: Thomas James

Qu’est-ce qui te donne de l’espoir aujourd’hui ?

Mohammed: Ce qui me donne de l’espoir aujourd’hui, c’est que je vis dans un monde différent. L’expérience n’est pas facile — elle est marquée par la solitude et ne correspond pas à ce à quoi je m’attendais — mais j’essaie de me construire mon propre univers ici, et cela m’aide à aller de l’avant après ce que j’ai vécu pendant le génocide.

Quels rêves vous guident aujourd’hui en tant qu’artiste ?

Mohammed: Je vis mon expérience en tant qu’artiste et j’essaie d’exprimer ce qui est en moi au-delà de l’observation archivistique. Je travaille actuellement sur des projets photographiques plus expérimentaux.

Quels types d’histoires espérez-vous raconter dans vos futurs travaux ?

Mohammed: Il s’agira davantage d’émotions que d’histoires.

Si l’une de vos photographies pouvait sortir de son cadre et s’adresser directement au monde, que dirait-elle ?

Mohammed: Elle dirait : « Liberté ».

L'exposition de Mohammed au Royal College of Arts, à Londres, au Royaume-Uni, en juin 2026




 
 

About Mohammed:

Mohammed A. Nateel est un photographe et conteur visuel palestinien originaire de Gaza, qui vit actuellement à Londres. Son travail explore la mémoire, le déplacement, l’identité et la résilience de la vie quotidienne en temps de conflit. Après avoir d’abord documenté les habitants, les paysages et la vie culturelle de Gaza, sa pratique a évolué vers le photojournalisme pendant la guerre, tout en restant profondément ancrée dans les histoires humaines et l’expérience émotionnelle.

À travers la photographie, Mohammed cherche à préserver la mémoire tant personnelle que collective, en créant des images qui témoignent de la perte tout en affirmant la dignité, la beauté et les liens qui unissent les gens. Son travail récent porte sur l’exil, le traumatisme et la manière dont la mémoire se transmet d’un lieu à l’autre et d’une génération à l’autre.

Ses photographies ont été exposées à l’international et font partie du projet collaboratif « Love Letter », une œuvre cinématographique et musicale à venir créée en collaboration avec l’auteure-compositrice-interprète française Marie Goldflake.

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About Marie:

Marie Goldflake est une auteure-compositrice-interprète installée en Bretagne, en France. Son œuvre explore les thèmes de la paix, de la mémoire, de la justice et des liens humains, s’inspirant d’un intérêt de longue date pour la narration, les droits de l’homme et la résilience culturelle.

Après une formation initiale en journalisme, le parcours de Marie a été marqué par des rencontres avec des communautés vivant en exil, notamment le peuple tibétain en Inde, ainsi que par des années d’engagement autour des questions de conflit, d’identité et de mémoire collective. À travers la musique, elle cherche à créer des espaces d’empathie et de réflexion, utilisant la chanson comme un moyen de combler les distances et de faire entendre des voix souvent ignorées.

Son œuvre allie une écriture intime à un engagement en faveur de la conscience sociale, explorant la manière dont l’art peut favoriser la compassion, la dignité et un sentiment plus profond de notre humanité commune. Elle est la créatrice de « Love Letter », un projet collaboratif de cinéma et de musique à venir, développé avec le photographe palestinien Mohammed A. Nateel.

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